Mener un projet d'IA dans une collectivité : les étapes, du besoin au pilote
Sept étapes, du recensement des tâches au pilote. Pour chacune, la personne qui la porte, la pièce qu'elle produit et le texte qui s'applique.
Par Abraham Brakha, co-fondateur d'IzaIA · Mis à jour le 12 octobre 2026
La réponse courte
Un projet d'IA dans une collectivité suit presque toujours le même ordre : recenser les tâches des services, qualifier les données que l'outil lira, consulter les instances, acheter, tester sur un pilote, former les agents, écrire la règle d'usage. Les trois premières étapes ne demandent aucun achat. Ce sont elles qui disent s'il y a quelque chose à acheter.
Trois règles encadrent le projet. Le délégué à la protection des données, que toute collectivité doit désigner, est associé à toute question de protection des données. Le comité social territorial est saisi pour avis des projets de décision relatifs à l'organisation et au fonctionnement des services. Un contrat conclu avec un éditeur ou un prestataire est un marché public, que la collectivité peut passer sans publicité ni mise en concurrence sous 60 000 € HT depuis le 1er avril 2026.
Aucun texte n'impose de méthode de projet à une collectivité. L'ordre que nous donnons ici est celui que nous suivons avec les collectivités qui nous appellent. Il n'a rien d'officiel, et il s'inverse dans un cas : si des agents utilisent déjà un outil d'IA sans règle écrite, commencez par la charte.
Les sept étapes d'un projet d'IA en collectivité, en une phrase chacune
Chaque étape est détaillée plus bas, avec le texte qui s'applique.
Qui fait quoi dans un projet d'IA
Nous l'utilisons au cadrage. Dans une petite commune, une même personne tient souvent plusieurs lignes de ce tableau. Le secrétaire de mairie y remplace alors le directeur général des services.
| Qui | Son rôle dans le projet | Ce qu'il produit |
|---|---|---|
| Directeur général des services | Porte le projet de bout en bout, arbitre entre les services, décide de la suite du pilote | La liste des tâches retenues, la décision d'étendre ou d'arrêter |
| Délégué à la protection des données | Est associé dès le recensement à toute question de données personnelles, donne son avis sur l'outil et sur l'analyse d'impact | Son avis, la ligne du registre des traitements, l'analyse d'impact si elle est nécessaire |
| Responsable informatique, ou syndicat informatique | Vérifie ce que les logiciels métiers savent déjà faire et l'accès qu'ils ouvrent à leurs données, examine l'hébergement | L'état des logiciels en place, les accès ouverts, les comptes professionnels |
| Élus | Le conseil municipal autorise la dépense, ou délègue au maire les décisions sur les marchés ; le maire signe | La délibération ou la décision du maire, l'inscription des crédits au budget |
| Agents des services | Décrivent leurs tâches, testent l'outil sur le pilote, relisent ce qu'il prépare | Les exemples de documents, le bilan du pilote |
| Comité social territorial | Est saisi pour avis si le projet modifie l'organisation ou le fonctionnement des services, débat chaque année des évolutions technologiques | Son avis |
Le service des marchés, quand il existe, choisit la procédure d'achat. Dans une commune qui n'en a pas, la question revient au directeur général des services ou au secrétaire de mairie.
Chaque étape, ce qu'elle demande et le texte qui s'applique
1. Recenser les besoins, service par service
Rencontrez chaque service et demandez-lui les tâches qui lui prennent du temps, pas les outils qu'il voudrait. Ce sont presque toujours des écrits qui reviennent : procès-verbaux, réponses aux e-mails, notes au maire, dossiers de subvention. Nous en décrivons seize exemples, classés par service, et le tableau des usages de l'IA en collectivité dit ce qui reste à l'agent.
Regardez ensuite ce que vos logiciels métiers font déjà : leurs éditeurs y ajoutent des fonctions d'IA. Pour un premier usage, nous conseillons une tâche qui ne lit que des documents déjà publics, comme la recherche dans les délibérations. Écartez les usages que le règlement européen classe à haut risque, comme le tri des candidatures ou l'évaluation du droit d'une personne à une aide sociale. Leurs obligations s'appliquent à partir du 2 décembre 2027, et nous n'en construisons aucun.
La pièce produite : une liste de tâches, avec pour chacune le service, la fréquence et les documents que l'outil devra lire.
2. Qualifier les données, avec le délégué à la protection des données
Toute collectivité doit avoir un délégué à la protection des données : le RGPD l'impose à toute autorité publique (article 37). Le responsable du traitement l'associe, « d'une manière appropriée et en temps utile », à toutes les questions de protection des données (article 38). Nous l'associons dès le recensement, pas au moment de signer.
Classez les documents que l'outil lira dans les trois catégories de notre grille : ce qui est public, ce qui passe après anonymisation, ce qui ne sort pas de la collectivité. La grille est sur notre page ce qu'un agent public peut saisir dans une IA. Si l'outil traite des données personnelles, le traitement a sa ligne au registre (article 30).
L'analyse d'impact est obligatoire quand un traitement est susceptible d'engendrer un risque élevé pour les personnes (article 35), et le responsable du traitement demande alors conseil au délégué. La CNIL rappelle que le comité européen de la protection des données a fixé neuf critères, et qu'un traitement qui en remplit deux est présumé soumis à l'analyse d'impact. Elle cite les systèmes d'IA générative comme exemple d'usage innovant, l'un de ces critères (fiche du 8 avril 2024).
La pièce produite : le classement des documents, la ligne du registre, l'avis du délégué et, s'il la juge nécessaire, l'analyse d'impact.
3. Consulter les instances : le comité social territorial
Une collectivité qui emploie au moins cinquante agents a son propre comité social territorial. En dessous, c'est celui du centre de gestion auquel elle est affiliée (article L251-5 du code général de la fonction publique).
Le comité est saisi pour avis « des projets de décision relatifs au fonctionnement et à l'organisation des services ». Il l'est aussi des projets d'aménagement important qui modifient les conditions de travail, lorsqu'ils s'intègrent dans une réorganisation de service (article R253-7, 1° et 2°). Il débat aussi chaque année des évolutions technologiques et de méthode de travail des services, et de leurs incidences sur les agents (article R253-9).
Nous n'avons trouvé aucun texte qui dise à partir de quand un outil d'IA modifie l'organisation des services. Un outil mis à la disposition des agents, sans rien changer à qui fait quoi, n'y entre pas clairement. Un projet qui retire une tâche à un service, ou qui change l'accueil du public, y entre plus probablement. Dans le doute, posez la question à votre centre de gestion. Nous conseillons d'informer les représentants du personnel dans tous les cas, avant le pilote.
Pour les seuls systèmes à haut risque utilisés sur le lieu de travail, le règlement européen sur l'IA demande d'informer les représentants du personnel et les agents concernés avant la mise en service (article 26, paragraphe 7).
4. Acheter : les règles de la commande publique
Un contrat à titre onéreux qui répond à un besoin de services ou de fournitures est un marché public (article L1111-1 du code de la commande publique). Un abonnement à un outil d'IA en est un, comme la prestation qui le paramètre.
Depuis le 1er avril 2026, l'article R2122-8 du code de la commande publique permet de passer sans publicité ni mise en concurrence préalables un marché de fournitures ou de services dont la valeur estimée est inférieure à 60 000 € HT. Le même article demande de choisir une offre pertinente, de faire une bonne utilisation des deniers publics et de ne pas contracter systématiquement avec le même opérateur quand plusieurs offres répondent au besoin. Pour un abonnement de plusieurs années, faites estimer la valeur du besoin sur toute sa durée par votre service des marchés. Au-delà du seuil, c'est lui qui choisit la procédure, et notre fiche sur le cahier des charges d'un marché public décrit ce qu'il contient.
Côté élus, le conseil municipal peut déléguer au maire, pour la durée de son mandat, les décisions sur la préparation, la passation, l'exécution et le règlement des marchés, lorsque les crédits sont inscrits au budget (article L2122-22, 4°, du code général des collectivités territoriales). Sans cette délégation, le conseil délibère.
Écrivez dans le contrat ce que l'éditeur fait des données : un accord de sous-traitance (article 28 du RGPD), l'exclusion de vos données de l'entraînement des modèles, le lieu d'hébergement, et la suppression ou le renvoi des données à la fin du contrat. Nous détaillons les clauses à lire sur la page ce qu'un agent public peut saisir dans une IA. Plusieurs communes peuvent acheter ensemble par un groupement de commandes, ce que décrit la page du référent IA mutualisé.
5. Tester sur un pilote
Aucun texte ne fixe la forme d'un pilote. Nous conseillons un seul service, les agents qui font la tâche chaque semaine, et une durée assez longue pour que la tâche revienne plusieurs fois. Écrivez les critères de réussite avant de commencer : la part des projets utilisables après relecture, le temps de relecture, les erreurs relevées. Écrivez aussi qui décide de la suite. Sans critères écrits, un pilote a tendance à durer sans que personne ne décide.
Un pilote travaille sur de vrais documents. Les étapes 2 et 4 viennent donc avant lui, pas après : l'avis du délégué, la ligne du registre et le contrat valent pour le pilote comme pour la suite. Un pilote payant est un marché public, comme le reste.
La pièce produite : un bilan d'une page, avec les critères fixés au départ et la décision d'étendre, de corriger ou d'arrêter.
6. Former les agents
Depuis le 2 février 2025, l'article 4 du règlement (UE) 2024/1689 s'applique à toute organisation qui utilise un système d'IA. Réécrit par le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, il lui demande de prendre des mesures pour favoriser le développement de la maîtrise de l'IA par son personnel, sans imposer de durée ni d'attestation. Nous le détaillons dans une collectivité est-elle obligée de former ses agents à l'IA ?
Le MOOC du CNFPT sur les fondamentaux de l'IA est une bonne porte d'entrée. Notre formation IA pour les agents des collectivités tient en une journée dans vos locaux, avec jusqu'à douze agents, sur les écrits de leur propre poste. Gardez la trace de ce que vous avez fait : le programme, la feuille d'émargement, l'attestation.
Si la formation à l'IA entre dans le plan de formation, le comité social territorial est saisi pour avis du projet de plan (article R253-7, 13°).
7. Écrire la charte
La charte fixe la règle d'usage pour tous les agents : les outils autorisés, les données qui ne s'y saisissent jamais, la relecture avant envoi et la personne qui tranche les cas douteux. Elle tient en deux pages. Nous en donnons les neuf rubriques sur la page que doit contenir la charte IA d'une collectivité, et un modèle Word sous licence ouverte, avec une délibération type.
L'outil retenu après le pilote va dans l'annexe des outils autorisés. C'est l'annexe qui change à chaque nouvel outil, pas la charte. Aucun texte n'impose une charte à une collectivité : le Sénat la recommande, sur la base du volontariat.
Ce que cette page ne tranche pas
Quatre questions dépendent de votre collectivité. Nous ne prétendons pas y répondre à votre place.
- Si votre projet modifie l'organisation des services. C'est ce qui rend la saisine du comité social territorial obligatoire, et aucun texte ne le précise pour l'IA. Votre centre de gestion ou votre service juridique vous répond.
- Si une analyse d'impact est nécessaire. Cela dépend des données que l'outil lit et de l'usage. Votre délégué à la protection des données en décide avec vous.
- La procédure d'achat au-delà de 60 000 € HT. Votre service des marchés la choisit, selon la valeur du besoin sur toute la durée du contrat.
- Votre éligibilité à un financement. Le programme Territoires d'IA de la Banque des Territoires cofinance certaines dépenses, comme nous l'écrivons dans l'état des lieux de l'IA dans les collectivités. Sa direction régionale vous dit si votre projet y entre.
Les questions qui reviennent sur les projets d'IA en collectivité
Faut-il consulter le comité social territorial pour un projet d'IA ?
Oui si le projet est une décision relative à l'organisation ou au fonctionnement des services : le comité en est saisi pour avis (article R253-7 du code général de la fonction publique). Aucun texte ne dit à partir de quand un outil d'IA entre dans ce cas.
Hors de ce cas, le comité débat chaque année des évolutions technologiques et de leurs incidences sur les agents (article R253-9). Nous conseillons d'informer les représentants du personnel avant le pilote, même quand la saisine n'est pas obligatoire.
Une analyse d'impact est-elle obligatoire pour un projet d'IA en mairie ?
Pas toujours. Elle l'est quand le traitement est susceptible d'engendrer un risque élevé pour les personnes (article 35 du RGPD). Un outil qui ne lit que des documents déjà publics présente en général moins de risques qu'un outil qui lit les demandes des administrés.
Selon la CNIL, un traitement qui remplit deux des neuf critères du comité européen de la protection des données est présumé la demander, et l'IA générative peut relever du critère de l'usage innovant. Votre délégué à la protection des données tranche avec vous.
Faut-il une délibération pour lancer un projet d'IA ?
Pas forcément. Si le conseil municipal a délégué au maire les décisions sur les marchés (article L2122-22, 4°, du code général des collectivités territoriales), le maire peut signer le contrat, à condition que les crédits soient inscrits au budget.
Sans délégation, le conseil municipal délibère. La charte d'usage, elle, s'adopte par note de service ou par délibération : nous conseillons la délibération si elle vise aussi les élus.
Par quoi commencer quand des agents utilisent déjà ChatGPT ?
Par la charte. Des agents qui utilisent déjà un outil sans règle écrite ont besoin de savoir ce qu'ils peuvent y saisir avant qu'un projet soit lancé.
Notre modèle de charte IA au format Word donne un point de départ. Le recensement des besoins vient ensuite, et l'outil choisi rejoindra l'annexe de la charte.
Une petite commune peut-elle mener un projet d'IA seule ?
Elle peut acheter un produit prêt à l'emploi et former ses agents. Faire construire un outil sur mesure pour elle seule lui coûte souvent plus que le temps qu'il fait gagner : elle reçoit trop peu de demandes et produit trop peu d'actes.
Plusieurs communes peuvent porter un projet ensemble, par un groupement de commandes ou par leur intercommunalité. La page du référent IA mutualisé décrit ce montage.
Sources
- Code général de la fonction publique, articles L251-5, R253-7 et R253-9, dans leur version en vigueur depuis le 1er août 2026 pour les deux derniers, issue du décret n° 2026-366 du 7 mai 2026, sur Légifrance.
- Code de la commande publique, article L1111-1, et article R2122-8, version en vigueur depuis le 1er avril 2026, issue du décret n° 2025-1386 du 29 décembre 2025, sur Légifrance.
- Code général des collectivités territoriales, article L2122-22, sur Légifrance.
- Règlement général sur la protection des données, articles 28, 30, 35, 37 et 38, sur le site de la CNIL.
- IA : réaliser une analyse d'impact si nécessaire, CNIL, 8 avril 2024.
- Règlement (UE) 2024/1689, articles 4 et 26 et annexe III, et règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, sur EUR-Lex.
- Rapport d'information du Sénat n° 447 (2024-2025), liste des recommandations, 13 mars 2025.
Mis à jour le 12 octobre 2026. Textes consultés le 12 octobre 2026. Cette page décrit une méthode et ne remplace pas l'avis de votre service juridique, de votre centre de gestion ni de votre délégué à la protection des données.
Pour plusieurs petites communes, nous portons ces étapes avec l'intercommunalité : c'est le référent IA mutualisé. Pour une seule collectivité, nous commençons le plus souvent par la formation des agents, sur les écrits de leurs propres services.